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Oceano Nox, Louise ROULLIER
La guerre entre la cité de Maravilhès et l’Empire jambhai connaît un regain de combats. Pas étonnant quand on a deux grandes puissances, aux croyances et aux modes de vie si différents, qui se côtoient depuis si longtemps. Comme Rome et Carthage dans l’Antiquité, comme l’empire ottoman et la Sainte-Ligue au XVIe siècle, avec sa célèbre bataille de Lépante. C’est d’ailleurs en lisant un essai consacré à ce conflit que **Louise Roullier** a eu l’idée d’ _**Oceano Nox**_. Deux empires qui s’affrontent et, perdus dans ces luttes de frontières, d’idées, des milliers d’individus, qui n’ont souvent rien demandé et surtout pas à risquer leur vie pour des enjeux si éloignés de leur quotidien. Des milliers d’hommes et de femmes dont l’existence va basculer sans qu’ils puissent rien y faire. Un dieu est témoin de cette injustice profonde. Et il va en être profondément bouleversé.
> Tout allait s’arrêter, il ne souffrirait plus, il allait mourir.
**Un texte respectueux**
**Louise Roullier** est l’autrice de plusieurs nouvelles (dont « _**Infiniment**_ », que je dois lire, et « _**Album culte**_ » – Éditions 1115, 2024) mais aussi (et surtout) d’un roman de fantasy qui avait fait belle impression à sa sortie, _**Grain de sable**_ (Critic, 2022). _**Oceano Nox**_ confirme totalement la puissance narrative de cette autrice qui a construit un livre avec brio et sensibilité. D’ailleurs, pour prouver ce côté sensible, il faut se pencher sur le long avant-propos. L’autrice y explique sa démarche et ses précautions. Elle donne sa source d’inspiration et surtout coupe court, en ces temps troublés (mais d’autres l’ont été également, justifiant de tels préliminaires), à toute critique quant à ses choix. **Thibault Lafargue** usait, en plus court, des mêmes inquiétudes pour son deuxième livre du _**Bouffon de la Couronne**_ : « J’aurais eu trop peur de verser dans l’orientalisme douteux, les sérails, les odalisques, les _Mamamouchis_ : non merci. » Il faut la rassurer : son roman fait preuve d’un grand humanisme et ouvre les portes de la tolérance, sans stigmatiser une communauté et en évitant les clichés dégradants. C’est dit.
**La ronde**
Ce roman possède une structure originale. Tout d’abord, et c’est un procédé bien connu, mais toujours efficace, le récit qui va suivre nous est présenté par une éditrice comme un manuscrit retrouvé dans des archives. Une fois cette mise à distance effectuée, le texte commence dans une geôle : c’est une lettre dans laquelle un prisonnier, Pinto Bem, écrit à une Dame Melinha Ciprisca pour lui demander de payer sa rançon afin de le faire libérer. Pour la convaincre, il lui raconte les circonstances de sa capture. Non, il n’a pas déserté, faute capitale. Il a fait une rencontre incroyable qui a justifié chacun de ses actes. C’est là que débute le récit principal. Car Pinto Bem va interroger un prisonnier lors d’une étrange épidémie qui voit ses victimes perdre toute envie de vivre, jusqu’à la mort. Le jeune homme va tenter de comprendre l’origine de ce mal. Les révélations du prisonnier vont l’emmener loin, très loin.
En fait, l’être humain qui est devant lui n’est plus qu’une enveloppe habitée par un dieu déchu. Ses pairs l’ont exclu de leur lieu de vie, l’ont privé de ses pouvoirs. Il est tout juste capable de se traîner d’un corps à un autre à chaque décès. Mais il veut se tirer de ce mauvais pas et continue. Et comme dans _**La Ronde**_ , de **Max Ophüls** (1953), les spectatrices et spectateurs vont sauter d’un personnage à un autre, au gré des évènements. Au cours de son périple, la divinité va en effet passer par de nombreux hommes, de nombreuses femmes. Qui toutes et tous vont finir par lui apprendre quelque chose. Car nous sommes en pleine guerre. Et ses hôtes sont, nécessairement, victimes des circonstances. Pêcheur si pauvre qu’il est obligé de faire des choix drastiques. Mage chargée de détruire les flottes ennemies. Vogueur (galérien, en fait) condamné à mourir accroché à sa rame. L’occasion pour les lectrices et les lecteurs de découvrir de l’intérieur les causes de cette guerre et, surtout, les conséquences pour les population, d’un camp comme de l’autre.
**Le respect, toujours**
Et c’est bien là la force immense d’ _**Oceano Nox**_. Pas de prise de parti : **Louise Roullier** ne nous vend pas un camp comme si merveilleux qu’il mérite de l’emporter sur l’autre, même aux dépends de pertes humaines immenses. D’ailleurs, elle insiste bien là-dessus dans son avant-propos, quand elle explique où elle a trouvé les sources des deux empires, cherchant avant tout à ne pas en favoriser un par rapport à un autre. Même si un côté se rapproche davantage des valeurs de nos sociétés. C’est parfaitement réussi, à tel point qu’au cours de la lecture, on ne sait plus si on est avec les combattants et combattantes de Maravilhès ou avec ceux de l’Empire jambhai. L’autrice nous pose au plus près des personnages (c’est normal, nous sommes dans leur esprit, dans leur peau, littéralement) et il est difficile de ne pas ressentir de l’empathie pour la plupart d’entre eux (la plupart, car certains choix sont particulièrement douloureux, volontairement). Et c’est terriblement frappant quand, suit à un décès lors d’un combat, on change de camp. Tout naturellement. Et, grâce au talent de **Louise Roullier** , sans sentiment d’artifice, on embrasse les pensées d’un personnage que le précédent haïssait. Ou, à tout le moins, tentait de tuer, survie oblige. C’est d’ailleurs là l’essentiel de ce superbe texte : on peut enchaîner les descriptions de scènes de batailles, conter les explosions et les gestes de guerre qui font des centaines, des milliers de victimes, ce qui reste, à la fin, c’est cette liste de vies bouleversées, amputées drastiquement. Pour quoi ?
Car un autre point fort d’ _**Oceano Nox**_ , c’est d’insister, de façon subtile et presque au détour du chemin, sur l’inanité de ces guerres. Plusieurs personnages s’interrogent sur les raisons qui ont déclenché ce conflit. D’un côté comme de l’autre, toutes et tous en ignorent les causes. Et se contentent des narratifs imposés par le pouvoir, par les puissants, par les marchands. Par celles et ceux qui y ont intérêt et sont prêts à n’importe quel sacrifice (surtout celui des autres) pour renforcer leur pouvoir ou leurs richesses.
> _Nous, les Maraviliens, nous voulons violer l’horizon. […] Et nous sommes prêts à faire la guerre à quiconque nous barrera la route, car notre amour est jaloux, notre désir brutal, et nous ne voulons partager l’horizon avec personne !_
Et face à cette ignominie, l’autrice fait vivre entre ses pages des femmes et des hommes attendrissants, qu’on ne peut qu’aimer, qu’on aimerait voir vivre heureux, bien que l’on se doute que leur existence sera brève. Encore une fois, grand talent de **Louise Roullier** , qui donne vie à tous ces individus avec un naturel qui cache sans doute le travail nécessaire à un tel résultat. Une fois le dispositif compris, on attend le moment du changement, quand la vie prend fin. Et surtout, on espère comprendre où tout cela va mener le dieu, spectateur captif de ce gâchis infâme.
> Les humains ne pensent qu’à tuer, et lui aussi, toi aussi, ils tuent sans voir qu’ils se tuent, chaque goutte de sang versée par eux ou pour eux, ils se l’arrachent des veines ! Ils ne voient pas, ils ne comprennent pas, qu’ils ne sont qu’un, que le monde n’est qu’un !
Décidément, cette rentrée littéraire offre de très belles surprises. Et _**Oceano Nox**_ en est un superbe exemple. **Louise Roullier** parvient en moins de cinq cents pages à mêler récit historique, militaire et humaniste. Non seulement son roman est un page turner redoutable (impossible de le lâcher une fois commencé), dans un monde merveilleusement imaginé et mis en mots, mais surtout il conduit ses lectrices et ses lecteurs à regarder les autres différemment, même celles et ceux qui sont vraiment autres. Une lecture décidément capitale en cette fin d’année.
**Présentation de l’éditeur :** À bord de la galéasse San Creador sévit une étrange épidémie : tour à tour, les membres de l’équipage sombrent dans la passivité et se laissent mourir. Quand l’un d’eux se confie au comptable du bord, il prétend être un dieu exilé du ciel par ses pairs et incapable de rentrer chez lui. Incarné dans le premier humain venu, il passe depuis de corps en corps à mesure que ses hôtes tombent, victimes directes ou indirectes de la guerre entre Maravilhès, cité des mages, et l’Empire jambhai. Au comptable incrédule, le dieu résigné raconte son expérience de cette guerre et les vies dérisoires et minuscules dont il a partagé la beauté et les bassesses. Un récit beau et sombre, porté par un souffle épique.
Critic, collection « Fantasy » – 2 septembre 2026 (roman inédit – Illustration : Thomas Arnaud – 456 pages – Édition brochée : 24 €)
_Merci aux éditions Critic pour ce SP._
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