eldritch.cafe
Jeanneadebats (@Jeanneadebats@eldritch.cafe)
La lutte des classes C'était il y a longtemps, pour vous dire à quel point, on courait dans la cour du lycée pour échapper aux vélociraptors qui y grouillaient régulièrement. J'avais quatorze ou quinze ans, j'étais en seconde au lycée Paul-Valéry à Paris, avec mes bottes mi-mollet, ma minijupe noire, mon châle noir façon Andalouse, les yeux maquillés jusqu'aux oreilles et les cheveux tout juste pas mulet, mais presque, tandis que les copines avaient la tête frisée comme des moutons. On portait du orange, du bleu pétrole et des sous-pulls ras du cou qui grattaient, bref, nous étions au tournant des années 80, et... ça se voyait beaucoup. Il y a eu une grève et des manifestations. Pourquoi exactement ? Je ne m'en souviens plus, non que ma conscience politique ait été particulièrement défaillante, bien au contraire, elle était en plein floraison, mais j'ai tellement manifesté depuis que ces revendications-là se sont un peu perdues au milieu des autres. Sans doute qu'on voulait plus de profs (déjà), et peut-être que les plaques de métal bleu canard qui ornaient la façade du bahut cessent de nous tomber sur la gueule au moindre coup de vent. En revanche, je me souviens parfaitement de ce que ça faisait, de la façon dont ça se passait et, surtout, de la manière dont les adultes et les institutions avaient décidé de nous traiter, ou plutôt de traiter AVEC nous. On brandissait des banderoles, on gueulait des slogans, on tenait des AG et, chose qui paraît presque exotique aujourd'hui, tout se passait très bien, pour une raison parfaitement ridicule : personne n'avait décidé a priori que nous étions l'ennemi. Après notre première AG spontanée sous le préau, nos délégués sont allés voir le proviseur, qui aurait parfaitement pu nous expliquer que nous étions des petits cons manipulés (par Force et Lutte ouvrière et la JOC, cette année-là ^^) qui feraient mieux de retourner en cours. Mais ce grand bonhomme (que je n'ai jamais oublié, pour l'avoir hélas beaucoup vu à d'autres occasions moins glorieuses), a préféré mettre à notre disposition la salle des spectacles pour tenir nos réunions et fabriquer notre matos de manifs. Notamment un concours de slogans avec le jeu de mot le plus con, qui, pour autant que j'en puisse juger est toujours en cours un autre siècle plus tard. Il y mit deux conditions d'une radicalité de guedin : vider les poubelles le soir et éviter de foutre trop de peinture partout, parce que sinon on passerait la semaine suivante à tout remettre en état entre 16 h et 18 h, mercredi compris. Y'avait du café dans des thermos sur les tables du fond, du sucre et les tasses et les cuillères du lycée.