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Qu’est-ce qu’être français ? Les philosophes répondent à François Bayrou
Qu’est-ce qu’être français ? Les philosophes répondent à François Bayrou
nfoiry
mar 11/02/2025 - 17:40
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Le Premier ministre François Bayrou a appelé à relancer un grand débat sur ce que signifie aujourd’hui « être français ». Au-delà des droits et de devoirs de chacun,« À quoi croit-on quand on est Français ? » a-t-il demandé. Nous avons posé la question aux philosophes, de Montaigne et Voltaire à Édouard Glissant et Jacques Derrida. À vous de trouver, parmi leurs réponses, celles qui se rapprochent le plus de la vôtre.
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Aimer se rebeller… sauf contre Paris
Michel de Montaigne
« Je ne veux pas oublier ceci : j’ai beau me rebeller contre la France, je vois toujours Paris d’un bon œil. Cette ville a conquis mon cœur dès mon enfance. Je l’aime par elle-même, plus par ce qu’elle est tout simplement que renforcée d’apparats étrangers. Je ne suis français que par cette grande cité. C’est la gloire de la France, et l’un des plus nobles ornements du monde. Puisse Dieu chasser loin d’elle nos divisions ! Si elle est entière et unie, elle est à l’abri de toute autre violence. »
— Michel de Montaigne, Essais, livre III (1580).
Ancré dans la ville et la région de Bordeaux, Montaigne fait de la rébellion un des ressorts paradoxaux de l’identité française. Diplomate et philosophe, l’auteur des Essais (1580) séjourne plusieurs fois à Paris au cours de sa vie. Celui qui fut élu maire de Bordeaux en 1581 renouvelle plusieurs fois son amour pour cette ville, notamment dans les Essais, et en fait la raison principale de sa francité. Montaigne avait perçu bien avant tout le monde le rôle qu’allait jouer la ville de Paris dans l’histoire longue, centre névralgique de la nation, carrefour de l’humanité et point de rencontre d’un certain centralisme politique et intellectuel.
La ruse, la douceur de vivre… et la sottise
Voltaire
« On aperçut enfin les côtes de France. “Avez-vous jamais été en France, monsieur Martin ?” dit Candide. “Oui, dit Martin, j’ai parcouru plusieurs provinces. Il y en a où la moitié des habitants est folle, quelques-unes où l’on est trop rusé, d’autres où l’on est communément assez doux, et assez bête ; d’autres où l’on fait le bel esprit ; et dans toute la principale occupation est l’amour, la seconde de médire, et la troisième de dire des sottises.” »
— Voltaire, Candide (1759).
C’est en recourant à l’ironie et à s’attachant à la diversité de ses provinces que le penseur emblématique des Lumières définit ce qu’est, selon lui, un Français. Proposant dans Candide une critique mémorable de l’optimisme d’un Leibniz d’après qui Dieu aurait créé « le meilleur des mondes », Voltaire utilise aussi une plume ironique et impertinente pour dresser un portrait peu élogieux du peuple de France, médisant, sot ou fou, en proie à ses passions (politiques, religieuses, amoureuses). Non, pour le philosophe combattant des fanatismes, nous ne vivons décidément pas dans le meilleur des mondes (et des pays) !
La passion de l’égalité
Jean-Jacques Rousseau
« Par quelque côté qu’on remonte au principe, on arrive toujours à la même conclusion ; savoir, que le pacte social établit entre les citoyens une telle égalité qu’ils s’engagent tous sous les mêmes conditions, et doivent jouir tous des mêmes droits. Ainsi par la nature du pacte, tout acte de souveraineté, c’est-à-dire tout acte authentique de la volonté générale oblige ou favorise également tous les citoyens, en sorte que le souverain connaît seulement le corps de la nation et ne distingue aucun de ceux qui la composent. »
— Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social (1762).
C’est à un penseur genevois, critique du progrès et des Lumières, que les Français doivent peut-être la définition la plus claire de leur aspiration politique la plus profonde : l’égalité et la souveraineté. Penseur de la démocratie radicale et de la transparence politique, Jean-Jacques Rousseau pose dans Du contrat social le principe de la souveraineté du peuple. Le pacte social, établi entre tous les citoyens, met chaque individu sur le même pied d’égalité. Dans ce système fondateur où priment la liberté et l'égalité de chacun, le souverain ne distingue pas des individus mais un tout, une volonté générale. L’empreinte de cette proposition sur l’esprit français a été presque immédiate, puisque les artisans de la Révolution française se saisiront des concepts du philosophe jusqu’à intégrer l’expression de la volonté générale dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.
La quête de la réconciliation
Victor Hugo
« Cette nation des nations, ce peuple de 1830, ce peuple de 1848, cette race de géants qui écrasait les bastilles, cette patrie du genre humain qui produisait les héros et les penseurs, cette France dont le nom voulait dire liberté, cette espèce d’âme du monde qui rayonnait en Europe, cette lumière, eh bien ! quelqu’un a marché dessus, et l’a éteinte. Il n’y a plus de France. C’est fini. Regardez, ténèbres partout. »
— Victor Hugo, Napoléon le Petit (1852).
Attachés à leurs particularités et déchirés par leurs divisions et leurs tumultes politiques, les Français se veulent aussi le peuple de l’universelle réconciliation du genre humain. C’est le trait que met en avant Victor Hugo dans son opposition à Napoléon III. Grande plume romantique, Victor Hugo est un féroce contempteur de l’empereur, auquel il dédie un pamphlet, Napoléon le Petit. Contre le despotisme et la tyrannie, la France d’Hugo est éminemment révolutionnaire. Le peuple révolutionnaire est mythifié en une « race de géants », créatures héroïques. S’exprime à travers lui toute la communauté nationale ici rassemblée en un seul mouvement : penseurs et héros. Mais Napoléon réduit à néant les espoirs de la France retrouvée de 1789, 1830 et 1848, par son coup d’État du 2 décembre 1851. La France libérée exaltée par Hugo est meurtrie. Aux yeux du monde, elle n’est plus, et les ténèbres grondent.
La volonté de faire valoir un héritage
Ernest Renan
« Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis. »
— Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ? (1882).
Ernest Renan prononce en Sorbonne en mars 1882 un discours qui marquera durablement la philosophie de la nation française. Principe spirituel, la nation de Renan est un « plébiscite de tous les jours ». Le philosophe insiste sur une vision volontariste de la nation et une envie chaque jour réaffirmée de vivre en commun. Il s’oppose à la vision romantique allemande de la nation de Fichte et Herder, moins ouverte, qui circonscrit la nation à un peuple culturel et s’appuie sur une langue et une culture communes comme outil de la cohésion nationale. Mais il insiste aussi sur le fait qu’être français, c’est devoir assumer un passé en totalité, « indivis », alors même qu’il est contradictoire.
Une satisfaction de soi un peu datée
Emil Cioran
« La France s’est contentée d’elle-même. Ni langues étrangères, ni imports de culture, ni curiosités tournées vers le monde. Tel est le défaut glorieux d’une culture parfaite, – qui trouve, dans sa loi, sa seule forme de vie. [...] Les Français, depuis leur naissance, sont restés chez eux, ont eu une patrie physique et intime qu’ils ont aimée sans réserve et n’ont pas humiliée par des comparaisons ; ils n’ont pas été déracinés chez eux, ils n’ont pas vécu le tumulte d’une nostalgie insatiable. »
— Emil Cioran, De la France (1941).
Emil Cioran, dans De la France, dissèque sa patrie d’accueil et analyse ses grandeurs comme ses faiblesses. Écrit durant l’Occupation, Cioran évoque, à travers la France, sa propre condition, lui qui a été interdit de séjour en Roumanie, après l’arrivée au pouvoir des communistes en 1946. Le philosophe dresse le portrait d’une France orgueilleuse, à la culture parfaite, qui se replie sur elle-même et ne se compare pas avec les autres nations, que le Français cajole comme une petite chose à soi. Ils n’ont pas vécu comme Cioran le « tumulte d’une nostalgie insatiable », l’impossible retour à un pays dont le passé autrefois glorieux ne brille plus. Pourtant, soixante-quinze ans plus tard, ne serions-nous pas pleins, nous Français, de cette nostalgie ?
Un impalpable qui colle à la peau… et à l’âme
Simone Weil
« Aujourd'hui, tous les Français savent ce qui leur a manqué dès que la France a sombré. Ils le savent comme ils savent ce qui manque quand on ne mange pas. Ils savent qu’une partie de leur âme colle tellement à la France que lorsque la France leur est ôtée elle y reste collée, comme à la peau à un objet brûlant, et est ainsi arrachée. Il existe donc une chose à laquelle est collée une partie de l'âme de chaque Français, la même pour tous, unique, réelle quoique impalpable. »
— Simone Weil, L’Enracinement (1949).
Simone Weil écrit ces lignes en 1943, alors qu’elle a rejoint la France libre à Londres. Dans L’Enracinement, livre-testament et programme politique de reconstruction, Weil souhaite redonner une âme au pays et fonder l’idée d’un patriotisme de la compassion. Après la trahison d’une partie du pays acquise au régime de Vichy, il faut donner à aimer de nouveau la France. Chaque âme, dit-elle, est collée au principe spirituel de la nation, et ce sans distinction de race, de classe ni d'argent. Et pour éviter à nouveau trahison ou destruction, la philosophe conditionne ce nouveau patriotisme à une obligation envers la patrie, sous la forme d’un certain nombre de devoirs très concrets.
Se projeter dans l’Europe… comme si elle était française
Raymond Aron
« Toujours je me suis fait une certaine idée de la France. Chaque Européen se faisait une certaine idée de sa patrie et de sa destination. Étrange moment de la pensée européenne : tous les Européens avaient conscience de la force du sentiment national. »
— Raymond Aron, L’Europe, avenir d’un mythe (1975).
Est-ce un travers que partagent tous les Français, celui de voir l’Europe comme une aventure française ? C’est peut-être ce que leur reproche le penseur libéral Raymond Aron, engagé dans la France libre aux côtés de De Gaulle, critique des totalitarismes nazi et communiste, et méfiant vis-à-vis des partialités nationales. Reprenant dans un texte consacré à l’Europe la célèbre formule de De Gaulle – « Toujours, je me suis fait une certaine idée de la France » –, il fait valoir que tous les Européens se font eux aussi une idée de leur nation… Et d’inviter les nations européennes à faire en sorte que la force du sentiment national de chaque peuple européen, au lieu de les diviser, puisse raffermir l’idée européenne elle-même, préalable nécessaire, à une paix durable.
Être hanté par des fantômes
Jacques Derrida
« La métropole, la Ville-Capitale-Mère-Patrie, la cité de la langue maternelle, voilà un lieu qui figurait, sans l'être, un pays lointain, proche mais lointain, non pas étranger, ce serait trop simple, mais étrange, fantastique et fantomal. Au fond, l'une de mes premières et plus imposantes figures de la spectralité, la spectralité elle-même, je me demande si ce ne fut pas la France, je veux dire tout ce qui portait ce nom. Un pays de rêve, donc, à une distance inobjectivable. »
— Jacques Derrida, Le Monolinguisme de l’autre (1996).
Né en 1930, à El Biar, sur les hauteurs d’Alger, alors colonie française, ayant eu à subir pendant la guerre les persécutions contre la communauté juive qui le contraignent à des études dans un lycée « réservé », le philosophe Jacques Derrida, arrivé en 1949 en métropole, se donne pour tâche de déconstruire les identités autant que les clivages de la tradition métaphysique. Rétif à toute assignation identitaire, doué pour démanteler les illusions de présence à soi que recèlent tous les patriotismes, le philosophe ne se débarrasse cependant pas complètement de son attachement à la France. Comme toutes les idées qui résistent à la déconstruction, il voit en elle un spectre, c’est-à-dire une présence creusée par l’absence et la mort mais qui ne cesse de nous hanter et auquel nous devons une certaine fidélité.
La promesse d’une créolisation à venir
Édouard Glissant
« Nous commençons à peine de concevoir qu'il est grande barbarie à exiger d'une communauté d'immigrés qu'elle “s’intègre” à la communauté qui la reçoit. La créolisation n'est pas une fusion, elle requiert que chaque composante persiste, même alors qu'elle change déjà. L'intégration est un rêve centraliste et autocratique. Un pays qui se créolise n'est pas un pays qui s'uniformise. La cadence bariolée des populations convient à la diversité-monde. La beauté d'un pays grandit de sa multiplicité. »
— Édouard Glissant, Traité du Tout-Monde (1997).
Penseur martiniquais de la créolisation, Édouard Glissant a inscrit son empreinte dans le paysage intellectuel de son époque. Arborant une approche décoloniale, Glissant est très critique à l’égard de la France, qu’il estime trop fragile de l’intérieur et en proie à ses pulsions xénophobes. Glissant propose une nouvelle France, créolisée et fruit de la diversité, où les cultures s’entrecroisent et s'entremêlent dans un acte transcendant.
février 2025