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Nos ennemies, pas nos soeurs
Depuis plusieurs années, l'extrême droite européenne et occidentale connaît une transformation notable de ses figures, de ses discours et de ses stratégies de légitimation. Longtemps perçue comme un univers politique profondément masculin, voire ouvertement antiféministe, elle voit aujourd'hui émerger des femmes occupant des positions centrales, à la fois comme dirigeantes politiques et comme figures militantes, et, avec elles, l'émergence du mythe d'une extrême droite progressiste, voire féministe. Des personnalités telles que Giorgia Meloni en Italie, Marine Le Pen en France ou Céline Amaudruz en Suisse, incarnent cette mutation dans les sphères politiques institutionnelles et contribuent ainsi à redéfinir l'image publique de l'extrême droite en mobilisant, de manière plus ou moins explicite, des thématiques liées au genre, à la famille et parfois même à l'émancipation des femmes. La question des femmes d'extrême droite a déjà été traitée, de façon exhaustive, par Sara Farris, Léane Alestra, Esther Lehnert, Valérie Dubslaff, Magali Della Sudda, pour ne citer qu'elles. Leurs analyses, qui ont nourri la nôtre ci-présentée, soulignent à la fois l'actualité mais aussi la continuité historique de l'existence et de la médiatisation de figures féminines de l'extrême droite.
Aujourd'hui, l'inflation de ce phénomène s'inscrit dans une recomposition idéologique plus large, où les références au féminisme ne sont plus systématiquement rejetées, mais peuvent être réappropriées, détournées ou instrumentalisées.
Paroxysme de la réappropriation du féminisme par le capitalisme, le fascisme aujourd'hui joue la carte inclusive… on aura décidément tout vu.
Dans les sphères de l'extrême droite militante (identitaires, nationalistes, néo-nazis, fascistes), se distinguent (et pourtant se confondent) deux tendances, deux positions face au féminisme.
D'un côté, certaines militantes et courants dits « fémo-nationalistes » ou « féministes identitaires » revendiquent une forme de féminisme, instrumentalisé donc, et articulé à des discours identitaires et sécuritaires, notamment autour de la protection des femmes face à des menaces perçues comme exogènes, souvent associées à l'immigration. Cette posture repose sur une redéfinition stratégique du féminisme, qui cesse d'être un projet progressiste pour devenir un outil au service d'une idéologie par essence réactionnaire. De cette première tendance, il convient de citer le Collectif Némésis qui a fait parler de lui, très récemment encore, en se donnant en spectacle dans une mise en scène aussi islamophobe que grotesque, à l'occasion de la marche d'extrême droite Unite the Kingdom ce 17 mai à Londres, ou plus bruyamment en février autour de la mort du néo-nazi Quentin Deranque.
De l'autre côté, persiste un rejet explicite du féminisme au sein de certains segments de l'extrême droite, notamment parmi des femmes militantes qui défendent des conceptions traditionnelles des rôles de genre, l'idéal cauchemardesque de la tradwife notamment. Ces dernières font la promotion du modèle bourgeois de la famille nucléaire — valorisant la maternité, la complémentarité entre hommes et femmes et une vision hiérarchisée des rapports sociaux — tout en participant activement à la diffusion des idées nationalistes et profondément sexistes. Loin d'être marginales, ces positions s'inscrivent dans une continuité idéologique tout en coexistant avec des formes de discours sur les femmes plus contemporaines et adaptées aux médias. Les réseaux sociaux apparaissent ainsi comme le nouveau terrain de guerre idéologique, en particulier autour des questions de genre, de féminisme, faisant la promotion plus ou moins explicite de certaines féminités… nous y reviendrons.
Ce double mouvement — appropriation stratégique du féminisme d'un côté, rejet assumé de l'autre — ne constitue pas une contradiction pure, mais révèle plutôt une convergence autour d'un même socle idéologique. Dans les deux cas, les questions de genre sont subordonnées à des objectifs politiques plus larges, qu'il s'agisse de la défense de l'identité nationale, de la critique du multiculturalisme ou de la promotion d'un ordre social perçu comme menacé. De plus, cette double-tendance se révèle en réalité être bien deux faces d'une même pièce. Les féministes identitaires tombent souvent bien vite le masque : le fascisme ne s'adoucit pas au féminin.
Évidemment, ces femmes d'extrême droite sont des outils de propagande, servent (sciemment) de token à une idéologie dont la misogynie est pourtant historiquement indéniable. Ainsi, renforcent-elles le camp de ceux — et celles, donc, qui, depuis toujours, attaquent les femmes, leurs droits, leurs libertés et leur autonomie. Se désignant ainsi elles-mêmes comme des rangs de nos ennemis, il convient de les traiter en tant que telles.
Les femmes d'extrême droite « institutionnelle »
Depuis plusieurs années maintenant, l'extrême droite institutionnelle s'est parée de figures de proue féminines. Ces candidates misent par ailleurs toutes, plus ou moins explicitement, sur leur identité de genre, sur le fait qu'elles soient des femmes, pour rallier à leur parti un électorat féminin (et ça marche… [1]). Si des figures comme Hillary Clinton, emblême du libéralisme progressiste américain, a ouvert la porte à ces figures féminines de la réaction, l'extrême droite (qui n'est jamais très loin du capitalisme…) lui a rapidement emboîté le pas. En France, Marine Le Pen est élue présidente du Front National en 2011. En 2022, elle lance sa campagne présidentielle, lors de laquelle les médias bourgeois se sont empressés de souligner le caractère progressiste (…) de voir une candidature féminine se profiler, une potentielle « première présidente en France »… En Italie, Giorgia Meloni est la figure de proue de l'extrême droite ultra-traditionaliste et réactionnaire, anti-immigration, anti-LGBTQI+, anti-avortement… pourtant des médias bourgeois, une fois encore, ne cessent de souligner que Meloni est une « femme forte », qu'elle est la « première femme présidente du Conseil des ministres ». Une girl boss en chemise brune.
En Suisse, on a vu le même schéma se dessiner avec la mise en avant de femmes réactionnaires telles que Karin Keller-Sutter, conseillère fédérale du Parti Libéral-Radical, ou Céline Amaudruz, du parti d'extrême droite UDC. Or, les Femmes UDC prouvent bien qu'il existe « des femmes authentiquement bourgeoises qui assument leurs responsabilités et réalisent des performances dans leur famille, dans leur profession et en politique » et affirment encore que « l'objectif des Femmes UDC est de montrer que le fait d'être femme n'est pas synonyme d'être à gauche ». On ne l'aurait mieux dit…
Céline Amaudruz, pourtant une figure du parti ultra-réactionnaire et qui revendique son non-féminisme « authentiquement bourgeois », décide d'instrumentaliser les violences sexistes en ne se présentant que comme une femme victime d'une attaque à caractère misogyne : « C'était une situation inquiétante de voir des hommes cagoulés foncer sur moi en hurlant ». Or, mauvaise foi à part, c'est bien en tant que représentante du parti le plus réactionnaire de Suisse qu'elle a été la cible d'une tentative d'entartage lors d'un débat organisé à l'Université de Genève, et non en sa qualité de femme…
L'extrême droite militante : vrai anti-féminisme et faux féminisme
Au libéralisme progressiste c'est l'extrême droite institutionnelle qui a suivi, et évidemment, c'est désormais l'extrême droite militante qui s'auréole de figures féminines. Si la mise en avant de militantes femmes dans les mouvances qui ont, depuis toujours, cherché à limiter les droits des femmes, est en soi une contradiction flagrante, il apparaît que l'extrême droite a poussé plus loin le jeu de la contradiction en présentant deux tendances en son sein : il y a d'une part les traditionnelles anti-féministes, qui rejettent le féminisme « de gauche », l'émancipation des femmes, la lutte pour les droits et libertés des femmes, et d'autre part, des « fémo-nationalistes » ou « féministes identitaires » qui ont quant à elle fait le pari (douteux) de s'approprier le féminisme (son nom tout du moins) à des fins réactionnaires et racistes.
Les anti-féministes
La première tendance, la plus évidente et la plus cohérente, est celle des anti-féministes. Ces militantes féminines de l'extrême droite contemporaine se construisent aujourd'hui une visibilité médiatique en s'opposant ouvertement aux mouvements féministes et en valorisant des modèles de féminité traditionnels, voire réactionnaires. À travers des discours centrés sur la soumission volontaire, la valorisation du foyer, de la maternité et des rôles de genre rigides, attribués à une naturalisation de la condition inférieure des femmes, c'est le modèle bourgeois de la famille qui est réinvesti. Ces figures utilisent massivement les réseaux sociaux pour diffuser une image séduisante d'un ordre social conservateur présenté comme biologique. Rien d'étonnant ici, dans la complicité idéologique de l'extrême droite avec la bourgeoisie, puisque, comme dirait l'autre, « la dernière ressource de la bourgeoisie est le fascisme, qui remplace les critères historiques et sociaux par des normes biologiques » [2]. Ainsi, les femmes sont bien cantonnées à un rôle précis dans la société idéale de l'extrême droite héritière de Vichy : dans Travail, famille, patrie, la femme ne trouve sa juste place qu'à la cuisine… Certaines personnalités médiatiques, comme l'instagrammeuse Mila, peuvent aussi influencer ou nourrir certains imaginaires identitaires et anti-progressistes autour de la féminité, de la liberté d'expression ou du rejet des mouvements militants contemporains. Mila, en plus de multiplier les interventions racistes et islamophobes, défend une vision absolument patriarcale de la place des femmes dans la société. Depuis quelques temps, elle se représente comme la compagne de l'influenceur d'extrême droite basé en Suisse Colin Walks, qui organise (entre autres) des « Apéros virils ». Les seules violences sexistes et sexuelles qu'elle dénonce sont celles commises par des « violeurs étrangers » (les violeurs « du terroir » semblent donc quant à eux tout à fait tolérés… ?). Ce phénomène illustre une réappropriation stratégique de la parole féminine par des courants politiques conservateurs qui cherchent à opposer une vision dite « traditionnelle » des femmes aux avancées des luttes féministes modernes. Ainsi les militants d'extrême droite peuvent-ils agiter l'étendard qu'incarne les influenceuses comme Mila, puisque leur discours, sortant de la bouche d'une femme, serait dès lors rendu légitime.
On pense également à des figures emblématiques comme Thaïs d'Escuffon, ex-porte parole de Génération Identitaire de 2018 à 2021. Fervente anti-féministe, Thaïs a presque laissé tombé les discours racistes pour se consacrer quasi uniquement à la promotion de la mysogynie, d'idées réactionnaires et sexistes. Coqueluche de Bolloré et des incels, elle est la figure de proue d'une idéologie qui la méprise. Si elle revendique partir en « Croisades anti-féministes », Thaïs d'Escuffon semble davantage en croisade contre elle-même, notamment quand ses camarades réactionnaires lui réclament de leur servir le café… nous y reviendrons.
En suisse, on se rappelle le groupuscule d'extrême droite Kalvingrad Patriot, qui avait entre autres choses animé un club de lecture autour du texte « La domination masculine n'existe pas », qui avait à son tour « mobilisé » les deux (!) femmes qui cotoyaient le groupe pour poser pour une splendide photo (devenue un sticker), défendant le slogan suivant : 0% féministes, 100% féminines. [3]
Ces figures d'extrême droite ont tant poussé la fenêtre d'Overton sur les réseaux sociaux que la popularisation de l'esthétique et de l'idéologie tradwife — qui idéalise une femme dévouée à la sphère domestique, semble presque passer inaperçue, son caractère fondamentalement réactionnaire étant banalisé.
Les pseudo-féministes
L'autre tendance de l'extrême droite militante de ces dernières années se caractérise par une réappropriation, une usurpation du féminisme (du terme tout du moins). Cette seconde catégorie marque donc un tournant ou une stratégie nouvelle de l'extrême droite qui avait jusqu'alors toujours méprisé et combattu le féminisme. Si ces militantes se revendiquent « féministes » elles veillent cependant toujours à qualifier leur féminisme plus précisément : fémo-nationalistes ou féministes nationalistes, féministes identitaires ou encore anticonformistes. Le message est clair : pas de sororité universelle ici. Le collectif Nemesis illustre parfaitement cette nouvelle tendance. En France, en Italie et en Suisse, ce groupuscule d'extrême droite joue la carte du « féminisme », instrumentalisant les violences faites aux femmes pour en faire des arguments racistes et xénophobes. En réalité la question des violences faites aux femmes prend toujours un peu moins de place dans leurs interventions publiques et il apparaît de manière toujours plus évidente que leur « combat » est davantage contre l'immigration et tout ce qu'elles identifient comme en étant issu, que contre les violences faites aux femmes. D'ailleurs Alice Cordier, figure de proue du collectif, assume de plus en plus confortablement qu'elle a commencé son parcours politique dans les rangs de l'Action Française, organisation nationaliste et très explicitement antisémite. La porte-parole par ailleurs ne renie pas son passage à l'AF puisqu'elle en revendique même la « bonne formation » qui l'a structurée intellectuellement …comprenez idéologiquement. Ainsi on ne sera pas surpris.e.s que leur conception du féminisme se borne à « défendre les femmes occidentales » et « promouvoir la civilisation européenne ». Aussi ce « féminisme d'extrême droite » se révèle défendre une portion toujours plus limitée des femmes puisque si d'une part elles revendiquent désormais que seul le sort des femmes « occidentales » leur importe, Alice Cordier assume également un positionnement transphobe. Rien de surprenant hélas puisque, toute féministe qu'elle se prétend, elle considère que les hommes et les femmes sont à la fois différents et complémentaires en revenant à des notions à la fois biologisantes et essentialisantes [4].
Trahir sa classe
À cet égard, les femmes qui défendent et incarnent l'extrême droite sont bien des traîtres à leur « classe » de femmes, en tant qu'elles choisissent de défendre des intérêts politiques ou sociaux qui contribuent à maintenir, voire à renforcer, le système patriarcal. Derrière les discours sur la protection des femmes et leur pseudo-féminisme se dessine, nous l'avons dit, une vision profondément conservatrice des rapports de genre : remise en cause des droits reproductifs, opposition aux politiques d'égalité, valorisation d'une répartition traditionnelle des rôles entre les sexes et défense d'un modèle où les femmes sont avant tout définies par leur fonction de mère, d'épouse ou de gardienne de la nation. Si ces politiques n'affectent pas toutes les femmes de la même manière, elles participent néanmoins au maintien d'un système de domination patriarcal bourgeois dont aucune femme ne peut totalement s'extraire.
Si la contradiction n'était pas assez parlante, on relèvera encore que ces femmes ne sont jamais pleinement épargnées par le sexisme de leur propre camp. À travers l'histoire comme aujourd'hui, les mouvements d'extrême droite demeurent largement structurés par une culture politique masculine, où les femmes occupent souvent des rôles de représentation ou d'incarnation des valeurs traditionnelles davantage que de définition de la ligne politique. Lorsqu'elles acquièrent de la visibilité ou du pouvoir, elles deviennent elles aussi la cible d'attaques misogynes : commentaires sur leur apparence, insultes sexistes, remise en cause de leurs compétences ou de leur légitimité, harcèlement et violences verbales émanant parfois de leurs propres alliés. Leur adhésion à l'extrême droite ne les soustrait donc pas aux mécanismes de domination masculine ; elle révèle au contraire que le sexisme demeure profondément enraciné dans les espaces politiques qu'elles contribuent à faire vivre. On ne s'étonnera ainsi pas de voir Thaïs d'Escuffon, alors qu'elle est invitée par le notoirement misogyne Stéphane Edouard pour une vidéo sur les femmes de banlieues, être renvoyée très directement à sa condition de femme, en tout cas à la vision de la femme que maintiennent ses camarades de luttes, à savoir « les femmes, à la cuisine ! », lorsque son hôte dit que la vidéo (de haute valeur comme Thaïs…) commencera « dès que Thaïs sera allée […] faire deux p'tit cafés ». Or cette blague misogyne provoque une réaction visible, quoiqu'elle tente de la dissimuler, chez la militante. Elle ne proteste certes pas, acceptant possiblement ce « mal nécessaire », mais de toute évidence, le sexisme éhonté de la blague ne la fait pas rire du tout… Thaïs, femme de haute valeur pourtant, ne considère-t-elle donc pas que sa place est à la cuisine ?
Or, si Thaïs d'Escuffon, dans son discours quotidien, ne masque pas son sexisme et son anti-féminisme, on notera que les militantes d'extrême droite qui revendiquent leur « féminisme » reçoivent quant à elles une misogynie plus cinglante encore de leur compatriotes. En février 2026, des militantes du Collectif Némésis (FR) co-organisent avec des militants néo-nazis armés un guêt-apens à militants antifascistes dans lequel leur rôle (de femmes…) consistait selon leurs propres mots à « faire l'appât » tandis que leurs homologues masculins se chargeaient quant à eux de « [monter] une équipe sur place pour choper les gauchos ». L'action se soldera par la mort du néo-nazi Quentin Deranque. Suite au décès de leur camarade, les militantes de Némésis (de même que la quasi totalité de la classe politique française) se sont jetées dans un discours victimaire, présentant non seulement Quentin comme un martyr innocent, mais encore comme un héroïque protecteur puisqu'il n'aurait été présent qu'en tant qu'il faisait partie du « service d'ordre » de Némesis. L'Action Française, dont avait fait parti Quentin Deranque, (comme Alice Cordier d'ailleurs), publiera un communiqué dans laquelle le Collectif Némésis est qualifié de « mouvement identitaire et judéo-servile »… Si cette remarque est évidemment avant tout la marque de l'antisémitisme crasse et caractéristique de l'AF, on notera tout de même que la « servilité » ici est particulièrement adressées aux femmes qui composent Némésis ; il y a fort à parier que l'AF se serait simplement contentée de traiter des militants (hommes) d'extrême droite de « sionistes »…
Ce paradoxe éclaire un mécanisme plus général : l'extrême droite accepte les femmes à condition qu'elles incarnent le modèle féminin qu'elle promeut et qu'elles mettent leur engagement au service de son projet politique, reniant de fait les intérêts de leur classe de femme, qu'elles trahissent ainsi inévitablement. Leur présence permet alors de donner un visage féminin à un programme qui reste, dans ses effets, largement hostile à l'émancipation des femmes… et donc aux femmes elles-mêmes.
Des fascistes, avant d'être des femmes
Si ces femmes d'extrême droite, vraies anti-féministes comme fausses féministes, ont fait le choix de trahir leur classe de femmes, si cela leur est matériellement possible, c'est parce qu'il s'agit de bourgeoises. Or cette appartenance de classe et leur appartenance idéologique vont évidemment de pair, et ce qui apparaissait jusqu'alors comme un paradoxe (être une femme et être d'extrême droite) semble sitôt résolu. Nous ne le savons que trop bien, bourgeoisie et fascisme marchent main dans la main. Ainsi, il faut faire le constat que les rangs ennemis compte aujourd'hui de plus en plus de femmes — il s'agit de les combattre.
Pour ce faire, il faut d'abord cesser de sous-estimer les femmes d'extrême droite. Trop souvent, y compris dans nos milieux, elles ne sont pas considérées comme des actrices politiques de premier plan, ni comme des menaces réelles, ni comme des ennemies à part entière. Parce qu'elles sont des femmes, elles sont fréquemment perçues comme des exécutantes, des faire-valoir ou des figures de communication, supposément moins dangereuses que leurs homologues masculins. Cette lecture repose en fait sur un présupposé profondément sexiste : celui selon lequel le pouvoir, la violence politique et la production idéologique seraient avant tout des affaires d'hommes. Elle conduit à invisibiliser l'agentivité de ces femmes, à les déresponsabiliser et, finalement, à sous-estimer le rôle qu'elles jouent dans la diffusion des idées fascistes, la conquête de nouveaux électorats ou la normalisation de discours autoritaires. Prendre ces femmes au sérieux signifie reconnaître qu'elles ne sont pas seulement les compagnes, les héritières ou les relais d'hommes d'extrême droite. Elles élaborent des stratégies, produisent des discours, dirigent des organisations, recrutent, mobilisent et participent pleinement à la construction d'un projet politique réactionnaire. À ce titre, elles doivent être combattues avec la même détermination que les hommes qui défendent les mêmes idées. Leur identité politique ne s'efface pas derrière leur identité de genre ; dans l'espace public, elles interviennent avant tout comme militantes, dirigeantes ou intellectuelles d'un mouvement fasciste.
Cette exigence implique évidemment de refuser également les critiques misogynes qui leur sont adressées, y compris au sein de la gauche. Les attaquer sur leur apparence, leur âge, leur vie sexuelle, leur maternité ou les réduire à des insultes sexistes revient à déplacer le débat du terrain politique vers celui du mépris misogyne. Une telle stratégie est doublement contre-productive : elle banalise le sexisme et affaiblit la critique du fascisme en substituant l'invective à l'analyse. La cible de la critique ne doit jamais être le fait qu'elles sont des femmes, mais bien le projet politique qu'elles portent. Ce ne sont ni les victimes qu'elles prétendent être, ni des salopes, ce sont des fascistes. Et c'est comme telles qu'elles doivent être combattues.
Les limites de l'identité
La récupération du féminisme par l'extrême droite n'est pas une anomalie. Elle est au contraire l'une des démonstrations les plus éclatantes de la formidable capacité du capitalisme à absorber ses contradictions : chaque critique du système peut être neutralisée, dépouillée de sa dimension subversive, puis réinjectée sous une forme compatible avec la reproduction du système. Le féminisme n'échappe pas à cette logique. Une fois séparé de sa critique des rapports matériels de domination, il devient un langage disponible, un répertoire de symboles et de mots d'ordre que le capitalisme et ses chiens de garde d'extrême droite peuvent se réapproprier.
Il n'y a pourtant pas de fascisme féministe, comme il n'y a pas de capitalisme rose. Ce ne sont pas des synthèses politiques, mais des opérations idéologiques. Lorsque l'extrême droite prétend défendre les femmes, elle ne combat ni le patriarcat ni les rapports sociaux qui produisent les violences sexistes. Elle redéfinit simplement les femmes comme un patrimoine national qu'il faudrait protéger contre des hommes présentés comme étrangers à la communauté. Cette récupération révèle également les impasses d'une politique qui ferait de l'identité le principe fondamental de l'émancipation. L'idée selon laquelle les dominé.e.s, du seul fait de leur position, porteraient spontanément une politique de libération ne résiste pas à l'histoire. Aucune identité sociale ne produit mécaniquement une conscience politique. Nos identités ne déterminent en effet pas notre politique. Elles situent certes nos expériences, mais elles ne disent rien, à elles seules, du camp que nous choisirons, de notre engagement politique. Ce qui oriente une pratique politique, ce sont des intérêts matériels, une position dans les rapports de production et une idéologie.
Réduire la politique à une addition d'identités revient à oublier que les rapports de classe traversent chacune d'entre elles. Les femmes de la bourgeoisie n'ont pas les mêmes intérêts historiques que les femmes des classes populaires, pas plus qu'elles ne partagent nécessairement les mêmes perspectives d'émancipation. Or, c'est précisément là que réside la force du capitalisme. Le féminisme, lorsqu'il est dénué de toute analyse de classe et de toute perspective révolutionnaire finit par servir le capitalisme, qui peut ainsi promouvoir des femmes PDG, des policières, des ministres ou des cheffes d'État sans que rien ne change dans la structure de la domination. De la même manière, l'extrême droite peut revendiquer la défense des femmes tout en préservant l'ordre social qui produit leur exploitation, parce que son objectif n'est pas l'abolition des rapports de domination, mais leur réorganisation au profit du capital et de la nation. La véritable leçon de cette récupération est donc moins la plasticité du féminisme que celle du capitalisme lui-même : il est capable de tout digérer, y compris les discours qui prétendent le combattre, dès lors qu'ils ont été préalablement séparés d'une critique anticapitaliste et d'une analyse matérialiste de la société.
Pour un féminisme révolutionnaire !
Aucune sororité avec nos ennemies !
Mort au fascisme !
Automne 2026 — Ligne Rouge
BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE :
Abdelkarim Amengay, Anja Durovic et Nonna Mayer, « L'impact du genre sur le vote Marine Le Pen ». Revue française de science politique, 67(6), 2017.Léane Alestra, « Les Vigilantes. Surveillées et surveillantes, ces femmes au coeur de l'extrême droite », éd. Lattes, coll. Nouveaux Jours, Paris, 2025.
Magali Della Sudda, « Les nouvelles femmes de droite », éd. Hors D'atteinte, coll. Faits Et Idées, Marseille, 2022.
Valérie Dubslaff, « Le genre de l'extrême droite : les femmes du NPD », Allemagne d'aujourd'hui, n°237, 2021.
Cécile Leconte, « Dire le genre à l'extrême droite en Allemagne et France : une étude comparée des techniques de présentation de soi de Marine Le Pen (FN) et Frauke Petry (AfD) », Varia, Vol. 27, 2021.
Sophie Lewis, « Enemy Feminisms : TERFS, Policewomen and Girlbosses Against Liberation », éd. Haymarket, Chicago, 2025.
Nonna Mayer, « The impact of gender on votes for the populist radical rights : Marine Le Pen vs. Eric Zemmour », Modern & Contemporary France, 2022.
Cornelia Möser « The Scandal of Women's Emancipation. Femonationalism, Right-Wing Sexual Politics, and Anti-Feminism », Social Politics : International Studies in Gender, State & Society, 2022.
Dayna Tortoici, « Not All Women », trad. Nicolas Vieillescazes, [en ligne], 2026. [Article de revue sur l'ouvrage de Sophie Lewis « Enemy Feminisms » (op. cit.)].
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[1] À ce sujet nous renvoyons à l'article de Abdelkarim Amengay, Anja Durovic et Nonna Mayer « L'impact du genre sur le vote Marine Le Pen ».
[2] L'autre, c'est Léon Trotsky.
[3] Aujourd'hui KP est 100% auto-dissout…
[4] On notera ici que la pipeline qui relie les positions TERFs à l'extrême droite – qu'elle se prétende féministe ou non d'ailleurs, apparaît de manière toujours plus évidente.